Je remercie l’ami, le compagnon de voyage, Constant de s’être prêté à l’exercice de remémorer ce moment à travers sa plus belle plume (www.constantwdkr.com). Ces mots sont les siens.



On est au début du mois de juin. Je suis de retour chez mes parents près de Strasbourg après avoir passé 6 mois en Savoie pour travailler dans l’organisation d’une compétition finalement annulée avec le COVID.
J’étais parti plein d’espoir, pensant enfin rompre avec ma routine quotidienne : un peu travailler, m’entrainer et beaucoup y penser, et sortir dans la mesure de l’acceptable.
J’y ai rencontré quelques personnes et découvert de nouvelles activités, mais entre confinements et télétravail léger, je retiens surtout les longues journées seul à la maison et les ruminations qu’elles engendraient.
Je reçois un appel de Théo, un ami cycliste rencontré quelques mois plus tôt sur Instagram : « Constant, j’ai quelques jours à prendre ! La Corse à vélo, ça t’tente ? ».
Comme d’habitude j’ai répondu « oui » du tac-au-tac et j’ai hésité après. J’avais rarement été aussi peu entrainé et ma motivation était bancale depuis l’hiver. J’ai étudié les options d’abandon possible pour me rendre à l’évidence : j’avais dit oui, fallait y aller.
Quelques formalités plus tard (réservation des hôtels et du ferry, achat d’une sacoche et test PCR), nous voilà sur l’A7 en direction de Toulon, notre port d’embarquement vers l’île de Beauté.
Au programme donc, 7 jours de vélo sur le tracé du Bikingman Corsica, soit 1000 kilomètres et quelques 17000 mètres de dénivelé. On partira du Cap Corse au Nord de l’île pour en faire le tour et le rejoindre à nouveau. On dormira dans des hôtels ou des auberges et on emporte le strict minimum : une tenue cycliste, une tenue civile et le nécessaire pour le vélo et la toilette.
Jour 1 : 142km/2500m
On débarque à Bastia au petit matin et remonte directement vers le Cap pour aller garer la voiture. On prend tout de même le temps de s’arrêter pour un café sous les premiers rayons de soleil. Si la pluie ne nous a pas épargnés durant le mois de mai, la météo commence à être clémente partout et il fait déjà chaud.
Charles, un local et ami de Théo nous attend à Centuri, village départ de notre petite boucle. On s’y change, discute un peu et on enfourche nos bécanes pour entamer le périple.
Cela fait quelques heures qu’on roule. Le ciel s’est chargé et il commence à pleuvoir. Après avoir longé la côte jusqu’à Bastia, la route s’élève et nous emmène dans les terres. Les pentes sont raides et la fatigue du trajet se fait déjà ressentir. J’ai franchement peur de ne pas être capable de tenir les 7 jours. Je dialogue un peu avec moi-même et me rend compte qu’on avance en silence. C’est apaisant.
Arrivés en-haut du dernier col de la journée, dans les nuages, on s’engage dans la descente et fonce vers notre hôtel. Il n’y a pas une bagnole, seulement quelques fermes à l’horizon avec des chèvres autour. Je n’ai jamais rien vu d’aussi sauvage.
Le soir ce sera planchette de charcuterie, Pietra et Rouge du cru : Ça y’est, on est dans le bain.



Jour 2 : 127km/2200m
Aujourd’hui c’est lundi et c’est aussi le départ de l’épreuve officielle du Bikingman. Les concurrents partent de Bastia à 6h, couvre-feu oblige, donc certains nous rattraperons dans la journée.
En gravissant la première ascension, un cycliste nous dépasse et nous dépose littéralement. Je rigole le prenant pour un coursier local en plein test-FTP mais Théo me fait remarquer qu’il a une plaque de cadre. C’est le leader de l’épreuve. Il lui reste encore 900kms à parcourir… Impressionnant.
On roule un temps sur les crêtes puis s’arrête dans un village pour un café. Alors qu’on discute en terrasse, d’autres participants affluent. Je reconnais Clément avec qui j’ai fait un Brevet de Randonneurs en Alsace et le salue. Il gagnera l’épreuve deux jours plus tard. On reprend la route.
Aux alentours de midi, mon ventre commence à se faire entendre. On passe devant une boulangerie mais il est un peu tôt pour s’arrêter. On décide de pousser encore un peu… Finalement, le parcours nous fait passer dans des coins inhabités et on ne trouve rien d’ouvert. On a faim, on a soif et on n’avance pas bien vite dans les cols. Je nous maudis.
Arrivés à l’hôtel, la patronne nous fait comprendre qu’il faudra attendre jusqu’au soir pour se mettre quelque chose sous la dent. Super. Il pleut et premier village est à 5 kilomètres (et en hauteur). On attendra.
On redescend de la chambre vers 18h30 pour aller au bar. Des concurrents du Bikingman s’arrêtent ici aussi. Alors qu’on trinque à notre première fringale, on rencontre Thierry, un énergumène de l’âge de nos parents qui fait son Tour de Corse seul à vélo. Il est organisateur de courses d’ultrafond à pied et en profite pour repérer les lieux. On partagera le repas avec lui ce soir …



Jour 3 : 131km/2900m
Au menu, 130 pitons et 2800 mètres de dénivelé avec une arrivée au col mythique de Bavella, point de passage remarquable sur le GR20. Je flippe un peu car je sais que je ne suis pas fringant et que les plus grosses difficultés sont à la fin de l’étape.
Finalement, elle se passe sans encombre. On réalise la première longue ascension du périple : le Col de Verde long d’une vingtaine de kilomètres et culminant à 1289 mètres. Il marque la frontière entre le Nord et le Sud de la Corse. La route longe le flanc de montagne et traverse parfois la roche. C’est grandiose.
Après une longue descente et quelques autres « coups-de-cul », nous voilà au pied de Bavella. En grands poissards devant l’éternel, un orage éclate. Les disques des freins de Théo chantent si fort qu’on pourrait les entendre du continent. On se réfugie sous un arbre pour laisser le gros de la pluie passer puis on repart.
Dans la montée, les nuages se dispersent et laissent place à une belle lumière. On aperçoit les Aiguilles de Bavella. On a presque séché. On passera la nuit à l’Auberge du Col avec des groupes de randonneurs. L’ambiance y est festive : On parle bien, mange bien et boit bien, même un peu trop bien…



Jour 4 : 149km/2200m
C’était à prévoir. Le réveil est difficile mais heureusement au début ça descend. On file vers la mer direction Porto Vecchio.
Ici, le climat n’est plus le même : il fait une chaleur à crever. Les paysages ont changé aussi. Les hôtels remplacent les fermes, les routes sont larges, cela circule. J’ai mis un maillot long pour protéger mon tatouage encore frais. Bonne mauvaise idée.
Après un passage dans les terres, on rejoint la ville. Si Théo paraît encore frais, Constant lui est rôti comme un poulet. Il nous faut encore rejoindre Sartène, qui marquera notre point de remontée au Sud-Ouest de l’île.
On souffre dans l’ascension du Col de l’Ospedale. Ça cogne, les pentes sont raides. J’ai du mal à emmener le 42×32 de mon Cyclocross et ma cuisse gauche me lance…
On finit tout de même par y arriver. La ville est perchée sur les pentes du Monte Rosso et est taillée dans le Granit. Comme on a croisé du monde et que le couvre-feu est repoussé à 23h ce mercredi, on décide de passer la soirée en terrasse. C’est aussi ça le vélo.


Jour 5 : 140km/2150m
Nous laissons « la plus Corse des villes Corse » derrière nous et plongeons vers la mer. Les difficultés du jour ne paraissent pas insurmontables mais l’enchainement de celles-ci parvient quand même à nous chatouiller les jambes. Cela roule bien le long de la côte. C’est le premier jour où l’on veut arriver tôt à l’hôtel car il se situe près d’une plage. On profite mais on fait vite.
Une fois installés à Tiuccia, on lave nos tenues pleines de sel et on file se baigner.
Assis sur la plage, Pietras à la main, on établit des hypothèses sur les possibles vertus scientifiques de cette petite pause. L’eau n’est pas assez froide pour faire de la cryothérapie et la bière n’est sans doute pas la plus réhydratant des boissons mais après tout, en y croyant bien, il n’y pas de raison que ça ne fasse pas récupérer …


Jour 6 : 168km/2380m
C’est l’étape la plus longue. Mon pote Thomas qui a emprunté le même parcours un mois avant m’a prévenu qu’une portion de route est bien défoncée. Il l’a d’ailleurs surnommée le « Paris-Roubaix Corse ». La journée commence parfaitement sur la route côtière taillée dans le porphyre rouge. On croise quelques cyclistes et s’arrête prendre des photos dans ce décor de carte postale.
Passé la ville de Galeria qui porte bien son nom, le bitume se dégrade. J’ai le derrière en feu, mon vélo vibre et j’entends Théo qui s’énerve. Je n’aimerais pas avoir son BMC ici non plus. Thomas ne nous avait pas menti.
Finalement l’orage passe et on arrive à Calvi sur les coups de 14h. On a bien avancé. Il ne reste qu’une quarantaine de bornes. Oui mais, il faudra grimper une bonne moitié du Col de Battaglia pour arriver à Speloncato où on crèchera le soir. La montée en lacets est sèche mais la vue sur Calvi rend la douleur supportable.
On arrive à temps dans le petit village, bien faits mais contents. Notre hôte nous accueille dans « l’ancien Palais du Cardinal Savelli ». L’édifice donne sur la place du village où il y a quelques terrasses. On y dégustera le soir parmi les meilleures pizzas de nos vies. On refait le monde. Si cela commence à sentir la fin, je refuse de me dire que c’est acquis. Cela fait 6 jours que je passe sur le fil du rasoir et je me dis qu’il peut rompre à tout moment… Allez, on en profite tout de même pour commander une pinte supplémentaire et une liqueur de Myrte. Bonne nuit.


Jour 7 : 145km/2000m
elon le profil altimétrique, il ne nous reste qu’à finir l’ascension du Col de Battaglia (accessoirement surnommé le col le plus dur de Corse, on l’apprendra plus tard) puis c’est descente et montagnes-russes jusqu’à Centuri.
Scotchés au bitume dans les premiers kilomètres avec des pourcentages avoisinant les 15%, on comprend que la journée risque d’être longue. Le sommet culmine à 1101m et on redescend un peu pour arriver sur un plateau. On distingue encore quelques sommets enneigés et on doit zigzaguer sur la route pour éviter les vaches et les nids-de-poule.
Cette-fois, on ne se tire pas la bourre dans la descente. Il y a des gravillons et on sait que les mauvaises chutes arrivent souvent le dernier jour.
On atterrit dans le désert des Agriates où l’on franchit un dernier petit col. J’ai le réservoir et les poches vides, Théo aussi. Après avoir vu quelques étoiles dans la descente sur Saint-Florent, on décide de faire un arrêt express dans une station-service. Charles, notre ami du premier jour, nous a donné rendez-vous à midi donc on ne tarde pas.
On le retrouve près de Nonza sur une terrasse. Il nous restera une heure de vélo le long de la côte, mais nous roulons maintenant à trois. On savoure ces derniers kilomètres au-dessus d’une mer bien calme, fatigués mais satisfaits du travail accompli. On arrive enfin.
Raymond, un ami chez qui on passe la dernière nuit nous attend, bières au frais. Il nous invite le soir dans le petit port de Centuri. Il raconte notre aventure à ses potes nous dressant presque en héros. « C’est pas des vacances » qu’ils nous disent. On en rigole.
Ici comme partout cette semaine, on est bien accueillis. En Corse, Gli amici dei miei amici sono miei amici…
Tandis que le ferry s’éloigne de l’île, je réalise doucement. J’en ai pris pleins les cannes et les mirettes. Je suis tombé amoureux du pays. On se remémore les faits marquants de l’aventure et on parle déjà de la suite. On est sans doute un peu jeunes pour l’instant présent.
Si je n’ai rien fait de surhumain, je veux être fier de moi. Je sais que je reviens de loin.
Cette idée n’aurait pas émergé sans Théo et je ne serais pas allé au bout sans lui. Je l’en remercie. Il m’aura montré une approche différente du sport, jonglant entre découverte et performance. Cela participera à apaiser mon rapport à celui-ci…

